"Le nom de Jean Salvator de Habsbourg a été trop intimement lié au drame de Mayerling pour n'être pas aussi connu que celui de l'Archiduc Rodolphe qui en fut à la fois l'auteur et l'une des deux victimes. Cousin et ami intime de Rodolphe, Jean Salvator avait quitté l'Autriche et l'Europe après cette tragédie où son rôle, pour beaucoup, demeure mystérieux.
Sous le nom d'emprunt de Jean Orth et sur sa goélette Santa Margherita, il avait gagné le détroit de Magellan, et, laissant croire à sa mort dans le naufrage de son bateau, il avait passé quelques temps à Punta Arenas - puis il avait disparu; ou tout au moins il avait échappé à l'attention et à la curiosité des hommes, aussi efficacement que s'il avait réellement trouvé la mort sur les brisants du cap Horn. Aujourd'hui même, il est facile de "disparaître" en Patagonie; mais à l'époque où Jean Orth en entreprenait pour son propre compte l'exploration, la chose était plus aisée encore: en 1890, Punta Arenas, capitale et seul port chilien des territoires magellaniques, bourgade de cabanes en planches, traversée de palissades qui tentent d'en dessiner les rues, compte à peine trois mille habitants; et bien peu d'entre eux, qu'ils soient gens de mer ou hommes de la terre, peuvent justifier d'une nationalité et d'un état civil certains, et d'occupations avouables.
Chacun mène sa vie comme il l'entend, ou comme il peut. Jean Orth ne sera parmi ces chercheurs d'or, ces mauvais bergers et ces marins déserteurs, qu'un aventurier de plus; mais un aventurier dont un double dessein règle désormais la conduite: rupture complète avec le passé, oubli de son titre et de son rang d'altesse impériale et royale, des intrigues et des drames de la cour de Vienne; et découverte fervente du Sud extrême dont la beauté austère l'a, au premier contact, séduit.
On ne peut imaginer contraste plus grand entre ce qu'ont été l'existence du prince, à Vienne, la cadre de celle-ci, et celle que choisit ce voyageur sans bagage au long de côtes battues par la tempête, à travers la solitude des steppes, et dans l'abrupte cordillière. C'est en Terre de Feu, au bord de ce chenal Beagle où navigua Darwin, que s'installe d'abord Jean Orth, au seuil même de l'Antarctique. Puis il remonte vers le détroit de Magellan. Il erre dans le labyrinthe des archipels de l'ouest, battus par la pluie et les rafales qui tombent des Andes. Pendant plusieurs années, il en visite les îles désolées, toute désertes ou hantées par quelques pêcheurs indiens qui fuient le contact; il entre dans les fjords profond qui ouvrent le seuil des vallées de la cordillière. Et c'est enfin vers les hauteurs de la cordillière elle-même qu'il fait route, enthousiasmé par leur splendeur.
Au pied des aiguilles de glace et de granit du mont Fitz-Roy qui dominent les lacs immenses de la Patagonie andine, le prince se fait berger. Il construit un rancho barbare, qu'il baptise Cañadon Largo. Il vivra là, dans cette hautaine solitude, avec ses chevaux et ses boeufs. Il dort sur des peaux de bêtes et s'éclaire à la flamme de lampes à graisse. Il chasse, il s'intéresse aux arbres et aux plantes de la montagne autant qu'aux animaux sauvages dont il apprend les moeurs. Il se passionne surtout pour la topographie de cette partie des Andes, presque totalement inconnue à cette époque: il parcourt la cordillière à la recherche d'un passage ves l'ouest, ne pouvant croire qu'un col n'entame pas, en quelque point, ce rempart dressé sur le Pacifique et que couronne, sur des centaines de lieues, un des plus longs glaciers du monde.
Dans sa cabane de troncs mal équarris, parmi ses fourrures de guanaco et dans la puanteur de ses lampes, Jean Orth a gardé de Jean Salvator de Habsbourg l'intelligence vive, l'insatiable curiosité, et le maintien, la netteté, presque l'élégance de la mise. Un Français qui voyageait là-bas et qui sut peu à peu capter sa confiance fut frappé par la courtoisie de son acceuil: ils s'entretinrent en espagnol d'abord, puis dans la langue du visiteur dont le ranchero usait aussi aisément que du castillan et de l'allemand.
Le prince, accablé d'honneurs, n'en cherchait plus aucun; l'homme habitué au luxe ne tenait même plus au confort. Il avait connu la satiété dans le monde. Hors du monde, il avait trouvé la paix. C'est dans cette paix qu'il s'eteignit. En 1910, Jean Salvator de Habsbourg, altesse royale et impériale, mourut dans son rancho au pied du Fitz-Roy, dans la solitude qu'il s'était choisie. S'il n'a pu découvrir le passage qu'il espérait, trouant le rempart de la cordillière, vers le Pacifique, c'est que ce créneau n'existe pas et que rien n'entaille la colossale muraille des Andes de Patagonie. Mais l'homme avait atteint ce que le prince n'avait jamais connu: avec le calme de l'âme, une certaine forme de bonheur."
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Extrait de:
PATAGONIA
Delaborde (Jean), Laffont, 1981, pp 52..55.